préférer d’autres races à la sienne : est-ce du racisme à l’envers?

Posté par le 23 avril 2013. inséré dans Races et minorites, Sex & Love.

On ne s’est pas assez étonné qu’un des textes les plus importants de la critique du colonialisme, « Peau noire, masques blancs », de Frantz Fanon, est aussi un des textes les plus puissants en ce qui concerne les rapports entre le sexe et la race.

Deux chapitres sont consacrés aux relations sexuelles et amoureuses entre les Noirs et les Blancs, deux chapitres précis et efficaces qui décrivent tous les mécanismes d’intériorisation de la domination et les fantasmes sexuels qui les accompagnent. Deux chapitres qui doivent inciter tous ceux qui les ont lus à se méfier de tous les clichés sexuels colportés tant sur les Noirs, que sur les Asiatiques, les Blancs, les Arabes et toutes les autres couleurs de l’arc-en-ciel phénotypiques… Mais cette mise en garde n’a pas eu les effets escomptés.

La race, une communauté sexuelle féconde et compatible

Fanon appelait de ses vœux un temps où il n’existerait plus de raison de se définir comme Noir ou comme Blanc. Il pensait qu’il arriverait un temps où un amour authentique entre Noir et Blanc serait possible sans avoir à se justifier, où il suffirait que tous les deux s’émancipent des rôles du passé.

"Peau noire, masques blancs" de Frantz Fanon.

Il est commun aujourd’hui de trouver des couples mixtes dans les rues, et commun de trouver qu’un bébé métis est aussi mignon qu’un « chicken nugget » baigné dans du Nutella, mais les minorités continuent de combattre pour une reconnaissance de leurs identités – et non pour leur annulation. Et là où Fanon souhaitait l’indifférence à la couleur de la peau, les sites pornos ne cessent de produire de nouvelles catégories raciales qui fétichisent la différence.

Les races – puisqu’il n’a aucun sens biologique, et puisque « race » est un mot si élastique qu’il peut servir et a servi à désigner une couleur de peau, un clan, ou un lien familial (dans les années 90, « on niquait sa mère », et maintenant, « on nique sa race »), pour éviter tous les trolls zemmouriens qui se tapissent dans l’ombre de nos inconscients politiques, je parlerais de « race » dans le sens de « couleur de peau » – n’ont donc pas disparu, parce que la race n’est peut-être rien d’autre qu’un concept sexuel, aussi vieux que l’idée de sexualité.

On confond ainsi souvent le sens de « race » avec le concept biologique d’« espèce ». Appartiendraient à la même « race » deux individus capables d’engendrer un individu lui-même reproducteur. En d’autres termes, ce qui définit la race est une communauté sexuelle féconde et compatible.

Le racisme sexuel, produit d’une conception consumériste du sexe

On reconnaît majoritairement qu’être raciste n’est ni un idéal moral ni un projet politique viable. Mais on reconnaît aussi qu’être aveugle aux différences raciales n’est pas une solution au racisme.

Le racisme est donc augmenté d’une nouvelle nuance, de plus en plus dénoncée, et qui est le résultat direct de notre situation contemporaine en demi-teinte. Quelques contributeurs de Minorités en ont déjà parlé ici et ici.

Selon cette perspective, le problème principal est désormais celui du racisme inversé, ou du racisme sexuel. Peut-on aimer quelqu’un parce qu’il est (aussi) black comme on peut aimer quelqu’un parce qu’elle est (aussi) une blonde au sourire enjôleur ? Ou ne fait-on que prolonger les clichés racistes qu’on voulait annihiler ?

L’article de Nicolas Leport Letexier, « Du racisme sexuel chez les Bisounours », met assez rapidement les choses au clair. Je ne trouve d’ailleurs rien à redire sur la somme de faits qu’il apporte pour étayer sa critique du racisme sexuel, mais il me semble qu’on ne puisse pas condamner a priori quelqu’un sur ce motif.

Le racisme sexuel est plutôt l’effet d’une conception plus générale de la sexualité, qu’on pourrait qualifier de consumériste. Pour le dire plus simplement, que des cons(uméristes) pensent que les Noirs sont des bons coups au lit ne permet pas de conclure que tous ceux qui aiment les Noirs sont des cons(uméristes).

Pour quelle(s) raison(s) tombons-nous amoureux ?

La couleur de peau a toujours constitué un critère esthétique et érotique, au sein d’un même groupe ethnique. Pour les Blancs qui aiment les Blancs, les Noirs qui aiment les Noirs, les Asiatiques qui aiment les Asiatiques, la couleur de peau compte, parce qu’elle est susceptible de nuance. La couleur de peau n’est pas qu’une affaire de contraste flagrant.

Il y a des Noirs qui aiment les Blancs, des Blancs qui aiment les Asiatiques, et des Arabes qui aiment les Noirs, « so what » ?

Mais en répondant ainsi, on ne fait qu’éviter le débat. Si la question est passionnante, c’est parce que ce qui est en cause dans le débat, c’est d’abord notre propre conception de l’amour. Pour avoir testé pratiquement les effets du débat autour d’une table, de sushis ou de poulet au curry, ce qui arrive très rapidement dans la conversation est le problème de l’élucidation des raisons mêmes de notre amour.

Certains refusent de connaître les raisons pour lesquels ils peuvent tomber amoureux. D’autres considèrent qu’être conscient de ces raisons leur rend la vie plus facile. Au final, on ne parle que du degré de mystère dont on a besoin pour être amoureux.

Le goût pour la différence, du racisme à l’envers

Lorsque vous expliquez que vous considérez la couleur de peau comme un critère de séduction, la première remarque que vous essuyez est celle du fétichisme, ou de l’objectivation : vous êtes accusé de n’aimer l’autre que pour une partie de ce qu’il est, et non pour tout ce qu’il représente.

Malgré le fait que les hommes aiment rarement chaque micro-partie d’autrui, il reste très mal vu de désirer un Indien pour son « bubble butt » d’indien, de désirer un Antillais pour la grâce féline de sa moustache à la guadeloupéenne, ou de vouloir embrasser un Maghrébin pour avoir le privilège de passer sa main dans ses cheveux bouclés et luisants de gomina.

Ce serait du racisme à l’envers. Tolérable quand il s’agit d’y goûter une fois dans sa pleine et folle jeunesse, mais pervers et douteux quand le goût pour la différence raciale devient durable et hyperconscient.

« On n’aime jamais personne, mais des qualités »

Mais le défaut de cette critique est qu’elle concerne toute relation sentimentale fondée sur une qualité, quelle qu’elle soit. Il n’y a pas de qualités qui soient plus miennes que les autres, parce que je ne suis pas le seul à être beau, intelligent, ou drôle. Et même, si j’étais beau grâce à ma barbe de six jours et drôle grâce à mes vannes empruntés à trop de sitcoms américaines, cette beauté et cet humour ne seraient pas plus miens que la beauté ou la drôlerie d’un autre.

Pascal avait réglé l’affaire il y a longtemps : « On n’aime jamais personne, mais seulement des qualités. » Quant à aimer une personne abstraitement, c’est simplement impossible. La condition qu’on peut juste lui faire ajouter, pour être moins soupçonnable de fétichisme, c’est d’aimer le plus de qualités possibles chez autrui – couleur de peau comprise…

Baiser avec l’esclavage

Mais la couleur de peau représente un risque spécial, comme si elle était toujours plus qu’une peau, et qu’elle avait une signification profonde, sociale, historique. Désirer un Noir quand on est blanc, ou un Blanc quand on est noir, c’est désirer aussi le rôle social qu’on lui attribue, c’est baiser avec l’esclavage, l’Histoire toute entière, et finalement baiser avec la politique colonialiste elle-même. Grand voyage, où il n’y a qu’un seul gagnant : l’Histoire.

Une deuxième critique commune s’ancre donc sur cette conviction qu’on ne peut pas ignorer notre situation historique. Si on se met à aimer une différence raciale, on se fait automatiquement l’héritier d’une catégorie historique qui a servi en elle-même à instaurer des hiérarchies.

Et nous sommes donc bien les héritiers de Frantz Fanon quand nous nous mettons à soupçonner un couple mixte d’être le fruit monstrueux de deux fantasmes racistes se complétant – et non un aveuglement réciproque à la différence de l’autre au nom de l’amour.

Toute relation interraciale, pour être lavée de tout soupçon, doit alors être examinée, diagnostiquée.

Où l’argumentaire anti-raciste devient confus et trouble

L’avantage de cette dernière critique c’est qu’il n’est pas possible d’y répondre généralement. C’est du cas par cas. Sans se lancer dans un cours de philosophie de l’Histoire, on peut souscrire assez prudemment à l’idée que nous et nos représentations sommes ancrés dans une histoire dont on ne s’arrache pas facilement. Certains ne voient effectivement dans les Noirs que des esclaves sexuels en puissance, et d’autres ne voient dans le Blanc qu’une incarnation de la Raison et de la civilisation.

Senghor, le poète de la négritude africaine, n’a jamais hésité à écrire que le Noir incarnait la terre, la danse et l’émotion, alors que le Blanc représentait l’intelligence et l’abstraction – et il n’a jamais caché non plus son goût pour les femmes blanches.

Mais dans ce cas, si on reproche son racisme larvé à l’amateur d’exotisme, on peut le reprocher à tout le monde. Car même le Blanc majoritaire pourra être soupçonné de ne pas entretenir de relations avec des personnes minoritaires en raison d’une peur raciste inconsciente.

En renvoyant ainsi toutes nos représentations sexuelles à l’histoire coloniale (ou une autre histoire), on ne fait qu’étendre le racisme sexuel à toute l’ancienne sphère coloniale (ou plus loin, ça dépend de vos connaissances historiques). Et c’est le moment où l’argumentaire anti-raciste devient particulièrement confus – et trouble lui-même –, car il n’y a aucune chance de lui échapper.

Hypocrite ou antiraciste par accident

Suivant la forme bien connue d’une double impasse : soit je prends au sérieux mon antiracisme et je prouve que je peux coucher avec une personne d’une autre race que moi parce que je suis antiraciste… et alors, on me reprochera de poursuivre les même clichés racistes que Frantz Fanon a combattus en voulant consciemment échapper aux représentations racistes.

Soit je reconnais qu’il m’est possible de coucher avec une personne d’une autre race que moi, tout en ne le faisant jamais… et on me reprochera alors d’être un hypocrite incapable de mettre en pratique mes propres idées.

Il existe une dernière attitude possible – solution qu’on est amené à adopter pour résoudre artificiellement le problème – : je couche bien avec des personnes d’une autre race que moi tout en affirmant que la race ou la couleur de peau n’est pas un critère pertinent.

Je suis alors un antiraciste par accident, puisque je ne reconnais pas mon geste antiraciste comme antiraciste.

Le « test “Tintin au Congo” »

Alors au final, comment échapper à ce soupçon généralisé ? Peut-être en retrouvant une position nettement plus utilitariste, plus prudente : ce qui compte dans le sexe, ce sont les effets du sexe, et non les fantasmes ou les intentions.

Un pote brésilien m’a raconté avoir joué un jour au bon sauvage avec un de ses mecs. Perdu sur une île, nu, il se faisait poursuivre par son mec en hurlant. Il s’est bien marré, senti mieux dans sa peau après, et ça a suffi. Il n’a pas arrêté de critiquer la position des Blancs dans la société pour autant, ni trouvé fascinantes et délirantes les telenovelas où les méchantes sont toutes de riches blanches bourgeoises.

C’est ce que j’appellerais le « test “Tintin au Congo” », inspiré par un pote métis que l’album de Tintin fait rire aux éclats à chaque fois qu’un Congolais parle à Tintin. Bien sûr, il doit rester quelques tarés que « Tintin au Congo » fait rire d’un rire profondément raciste. Mais l’histoire, les dessins, tout relève d’une époque si dépassée qu’il est difficile de ne pas soudainement utiliser ces clichés racistes pour en rire.

Rire des clichés

Notre marge d’action la plus directe dans le sexe est là : dépotentialiser ces clichés en les utilisant d’une autre façon, en en riant, en les prenant pour prétexte pour rencontrer d’autres gens. A la limite, il n’y a pas de recette, juste un test. Il y a ceux qui peuvent en rire, et ceux qui ne peuvent pas.

Celui qui en resterait à ces clichés, pour les vérifier strictement, sans se laisser déborder par les effets du plaisir d’une rencontre, celui-ci serait raciste. Mais dès qu’un plan cul commence à être un prétexte pour parler et pour découvrir un peu l’autre, alors on glisse vers autre chose que l’éternelle répétition des représentations raciales et sexuelles, et on se donne un avenir.

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6 Commentaires pour “préférer d’autres races à la sienne : est-ce du racisme à l’envers?”

  1. Mayacha (6 Commentaires)

    J’ai adoré cet article 🙂

  2. Piment fort (5 Commentaires)

    Bonjour,

    J’ai trouvé cet article fort intéressant, à cause de son analyse objective. La première chose qui m’a frappée, même avant que l’auteur ne le mentionne, c’est qu’on parle de race chez les êtres humains. Je me dis qu’on ne doit parler de race que chez les animaux, qui sont très différents les uns des autres génétiquement parlant, alors que la seule différence biologique entre les blancs et les noirs est une hormone appelée « mélanine », responsable de la couleur de la peau. Mais je me ravise, car même à l’intérieur d’une catégorie d’animaux, les chiens par exemple, il existe différentes races….Les catégories sont basés sur ce qu’ils ont de semblable entre eux, et qui les différencie des autres de la même espèce ce qui n’est pas péjoratif en soi… et comment pourrait-on parler de racisme, sans accepter le terme race?

    Cependant, je préfère parler de différences culturelles… la couleur de la peau est un critère physique comme un autre et en cette matière, chacun a droit à ses préférences non?

    Plutôt que de parler strictement de relations sexuelles entre les blancs et les noirs, pourquoi ne pas parler de relations amoureuses? vous avez raison, notre manière de voir les choses est directement reliée à notre conception même de l’amour!

    On ne peu nier que, pour certains blanc(ches) et certains noir(es) il ne peut même pas être questions d’amour entre eux… les préjugés ont la vie dure, et certains continuent à les entretenir, ce qui ne favorise pas la formation et la réussite des couples mixtes. En ce sens, voir l’article dont voici le lien

    http://immigrechoisi.com/actualite/aux-femmes-blanches-tout-ce-que-vous-devez-savoir-a-propos-des-hommes-noirs/855/

    Des articles comme celui-ci, favorisent le statut quo social, en ne reconnaissant pas le caractère individuel de chacun, le réduisant aux caractéristiques attribuées aux membres des groupes sociaux auxquels il appartient Ex: Il est noir, africain, jeune, musulman, pauvre…… Elle est blanche, occidentale, plus âgée, Catholique, on suppose qu’elle a plus de moyens financiers que lui….

    Conclusion: il est IMPOSSIBLE! que ces deux êtres s’aiment sincèrement! ils sont FORCÉMENT intéressés à autre chose…. lui l’argent ou les papiers, et elle le sexe…. Voilà… c’est réglé!

    Voir à ce sujet ma réponse à l’article mentionné plus haut, sous le pseudo « piment fort »

    Pour réussir un couple mixte, ça prends deux individus de caractère fort, probablement des gens un peu marginaux dans leur propre culture, en ce sens qu’ils ne se laissent pas définir entièrement par les différents groupes sociaux auxquels ils font partie. Ce sont des gens libres d’esprit, n’acceptant pas qu’on leur impose une façon de vivre leur vie…..Ce sont en quelque sorte des précurseurs qui aiment battre leur propres sentiers, et qui contribuent à l’évolution du monde dans lequel nous vivons. En ce sens, ils contribuent à réaliser le rêve de Fanon, dont j’ai lu le livre d’ailleurs:

    Fanon appelait de ses vœux un temps où il n’existerait plus de raison de se définir comme Noir ou comme Blanc. Il pensait qu’il arriverait un temps où un amour authentique entre Noir et Blanc serait possible sans avoir à se justifier, où il suffirait que tous les deux s’émancipent des rôles du passé.

    Pour réussir une relation comme celle-là, ça demande beaucoup de maturité, et d’engagement et surtout un profond respect des différences… par delà de celle-ci, il faut se rejoindre au niveau des valeurs profondes…. et par conséquent des idéaux…..de toute manière, je suis d’avis que c’est ce qu’il y a de plus important dans un couple…. les différences, lorsqu’on accepte de s’y ouvrir et de les respecter, sont autant d’occasions d’évoluer Sans renier leur propre culture, les couples mixtes, finissent par se développer une culture de couple, en choisissant le meilleur de chaque culture. Ils sont un micro-exemple de ce à quoi la société des hommes devrait tendre……

  3. Piment fort (5 Commentaires)

    Je viens de découvrir avec une grande déception que l’auteur de cet article est aussi l’auteur de celui dont je fais référence dans mon dernier commentaire… J’avais trouvé le présent article tellement intéressant, et tellement plus objectif que l’autre, que ça m’a donné le goût de lire ses autres articles….. quelle ne fut pas ma déception, je découvrir qu’il s’agit de la même personne! Du coup, je me demande si le présent article est bien de lui…..

    Cette découverte m’enlève tout goût de découvrir d’autre articles de ce Néo

  4. Neo (110 Commentaires)

    @ Piment fort,

    Je ne suis pas l’Auteur de cet article. C’est un article repris ailleurs (le lien est mentionné à la fin de l’article). JE n’ai fait que le reprendre pour ce blog.

  5. Vomi Absurde (4 Commentaires)

    Article TROLL

  6. m4ry44 (2 Commentaires)

    interessant comme analyse….

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