Oui, la révolution populaire peut gagner l’Afrique Subsaharienne

Plusieurs observateurs, français notamment, doutent que l’Afrique subsaharienne connaisse à son tour des révolutions sur les modèles tunisien et égyptien. Ils ont tort. La question n’est pas de savoir «si» l’Afrique fera sa révolution mais «quand» elle la fera.

 

Manifestants lors du Forum social mondial à Dakar début 2011

L’Afrique du sud du Sahara n’est pas une île. Le Sahara n’a jamais été une barrière —ni pour les peuples, ni pour les idées. Les Africains —pris ici dans le sens de «subsahariens» pour les distinguer des Nord-Africains— ne sont pas différents des autres peuples.

Ils aspirent comme les Tunisiens et les Egyptiens à la démocratie, à moins de corruption et davantage de pouvoir d’achat, à un système éducatif de qualité pour leurs enfants, à un travail rémunérateur, à un système de santé efficace et à des élections transparentes.

A lire les «afro-pessimistes», on pourrait croire que les Africains sont incapables de se mobiliser pour leurs idéaux —politiques notamment— trop occupés à lutter chaque jour pour survivre.

Voilà leurs arguments, et voici comment nous les démontons:

Toute révolution est impossible sans Internet ni Facebook

Oui, l’Afrique est, au niveau mondial, le dernier de la classe concernant le taux de pénétration d’Internet dans les foyers, avec moins d’1% de la population connectée. Oui, Internet et les réseaux sociaux ne touchent qu’une infime partie des 800 millions de personnes vivant au sud du Sahara.

Mais les Africains connectés sont souvent des leaders d’opinion. Et surtout, ils peuvent relayer un appel à la grève ou à manifester par un moyen de communication de masse, présent aussi bien dans les villes que dans les campagnes: le téléphone portable.

Qui en Afrique ne possède pas de téléphone portable? Qui en Afrique n’a pas sa carte prépayée, aussi modeste soit-elle? Qui n’a jamais envoyé de SMS, dont le coût est souvent très modique?

Les Africains disposent également d’un autre média aux qualités similaires: la radio. Tout le monde en Afrique écoute la radio; en français, en anglais ou en langues nationales. La «fureur du monde» est diffusée jusque dans le moindre village par le biais des ondes. La moindre manifestation de mécontentement est très vite relayée à l’échelle nationale et internationale.

La multiplication des radios locales privées aide en outre à contourner des radio-télévisions publiques, toujours solidement verrouillées par le pouvoir en place mais qui n’ont plus, de facto, le monopole de l’information.

Les Africains ne sont pas suffisamment diplômés

Certes, ils sont moins diplômés qu’en Tunisie ou en Egypte. Mais ils le sont de plus en plus. Et l’absence de travail dans le secteur officiel gonfle les rangs de cette jeunesse urbaine et éduquée, dont la patience à l’égard de dirigeants souvent perçus comme corrompus, incompétents et égoïstes est limitée.

Qu’on se souvienne du rôle crucial joué par la puissante et redoutée Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) dans la contestation du pouvoir dans les années 90 et lors de la grave crise politico-militaire actuelle que connaît le pays le plus riche de l’Afrique de l’Ouest francophone.

Guillaume Soro, l’ex-Premier ministre de Laurent Gbagbo est aujourd’hui chef du gouvernement d’Alassane Ouattara. Il a dirigé la Fesci de 1995 à 1998.

C’est d’ailleurs le redoutable Charles Blé Goudé, fer de lance des manifestations antifrançaises à Abidjan en 2004 et actuel poids-lourd du camp Gbago, qui lui a succédé en 1998…

Il y a suffisamment de diplômés en Afrique pour enclencher des révolutions; soit en éclairant le peuple, soit, malheureusement, en le trompant.

Il n’y a pas de classe moyenne en Afrique

Tout est une affaire de définition. Une classe moyenne, comme on peut en rencontrer en Europe ou au Maghreb, n’existe guère. Il y a souvent d’un côté les nantis, et de l’autre les nécessiteux. Et l’écart ne cesse de grandir entre ces deux extrêmes. Et c’est cet écart insupportable qui peut générer des changements radicaux.

Mais il y existe une classe moyenne africaine constituée de fonctionnaires, de salariés d’entreprises privées et de commerçants prospères.

Travailler dans le secteur formel est un luxe, qu’on soit simple employé ou cadre, mais surtout le signe d’une appartenance à cette fameuse classe moyenne. Pour ces «privilégiés», les choses doivent changer, sans pour autant que le pays sombre dans l’anarchie, le chaos.

Les classes moyennes, qui possèdent souvent un logement, si modeste soit-il, et des biens électroménagers, ne veulent pas tout perdre. Elles veulent sauver ce qu’elles ont acquis à la sueur de leur front, mais sont prêtes à se mobiliser en cas de menace de déclassement social, notamment via des syndicats.

L’armée restera fidèle au pouvoir

C’est peut-être la plus flagrante des contre-vérités. S’il y a bien un continent au monde à la tête du hit-parade des putschs militaires, c’est l’Afrique. Combien de jeunes capitaines ont renversé des présidents (souvent mal) élus ou d’officiers vieillissants et corrompus?

En Egypte comme en Tunisie, la haute hiérarchie de l’armée a accompagné le mouvement de révolte populaire. En Libye, elle a fraternisé avec les insurgés, obligeant Kadhafi à faire appel aux forces spéciales et à des mercenaires étrangers —comme le maréchal Mobutu l’avait fait en 1997-98, avec l’échec que l’on connaît —il a dû fuir le pays…

Il est vrai que les forces armées africaines sont traversées par des divisions ethniques et régionalistes plus vives que chez leurs voisins arabes. Mais c’est un fait qui ne devrait guère rassurer les autocrates au pouvoir.

La chute du mur de Berlin en 1989 a été suivie quelques mois plus tard par une véritable tempête démocratique en Afrique.

Une génération plus tard, les enfants du bouillonnement démocratique du début des années 90 ne laisseront pas l’Histoire du continent se faire sans eux.

Adrien Hart, Slate Afrique. (Source)

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9 pensées sur “Oui, la révolution populaire peut gagner l’Afrique Subsaharienne

  • 19 mai 2012 à 22 h 04 min
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    Très bon article. Nous devons nous soulever en effet, il est grand temps.

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  • 20 mai 2012 à 8 h 55 min
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    Bonjour
    ( ou Bonsoir ),

    Je ne suis que partiellement d’accord avec Adrien Hart, l’auteur de l’article.

    En effet, je crains qu’il n’ait sous-estimé certains paramètres rentrant en ligne de compte lorsqu’il est question de révolution à faire en Afrique sub-saharienne sur les modèles tunisiens et égyptiens.

    Tout d’abord, un fait incontournable qui s’observe à travers l’histoire :
    une révolution – dans la mesure où elle mobilise un nombre considérable de personnes – ne se décrète pas, ne se commande pas en claquant des doigts,
    car elle survient lorsque des circonstances concourent favorablement à son émergence, comme une misère insoutenable, des injustices devenues intolérables, doublées d’un phénomène catalyseur : l’appui de groupes, syndicats,ou leaders jusqu’au-boutistes ( ex. Nelson Mandela, Thomas Sankara ou Jerry Rawlings).

    Ensuite, l’Afrique sub-saharienne pâtit de ce qui fait aussi sa richesse culturelle:
    l’extrême diversité ethnique.Contrairement aux pays maghrébins où une ou deux ethnies ( arabes, berbères) constituent la majorité de la population et forment de la sorte un bloc monolithique difficilement réprimable quand il est chauffé à blanc ( révolution du printemps arabe en Tunisie et en Egypte );

    en Afrique sub-saharienne, la multiplicité des ethnies ( plus d’une quarantaine dans certains pays ), doublée d’un fort sentiment d’appartenance etnique ou clanique, conduisent la plupart des gens à prendre fait et cause pour le leader politique de l’ethnie peu importe ses idées politiques.

    Un pays européen tel que la France ne s’est ainsi forgé une unité politique qu’après des siècles de luttes intestines. Il fut un temps où un Breton était d’abord Breton avant d’être Français; un Basque d’abord un Basque; un Bourguignon d’abord un Bourguignon; un Corse d’abord un Corse, etc…

    Enfin, au vu de cette diverstié etnique, les puissances occidentales – qui veillent jalousement sur leurs intérêts – ont beau jeu de faire en sorte d’appliquer la stratégie politique consistant à diviser pour
    régner. Sachant parfaitement que la désunion engendre la faiblesse, ils s’évertuent à opposer les différents leaders politiques issus des diverses ethnies africaines entre eux avec le plus de virulence possible; ce qui contribue à asseoir plus facilement leur domination.

    Mais toujours est-il qu’à l’échelle du temps historique, tout porte à croire que l’optimisme est permis, car une révolution populaire ne saurait être anticipée et endiguée perpétuellement si tous les élements concourant à son apparition sont bel et bien présents.

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  • 20 mai 2012 à 10 h 42 min
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    Hm..C’est une hérésie, ces créations coloniales auxquelles s’attachent irrésistiblement les africains, il est plus qu’urgent de reconsidérer les frontières et d’entrevoir si cela est encore possible des états-nations à l’image des diverses cultures et de l’histoire africaines..Le panafricanisme, une piste qui sait..?

    http://angazamag.com/international/afrique/le-mythe-de-la-balkanisation-de-l%E2%80%99afrique/1713/

    Ensuite, vient ce problème fondamentale les ethnies, arrêtons-nous d’ailleurs sur ce mots – , qui me fout de l’urticaire dès que je l’entends, celui-ci répondant immédiatement aux diverses crises que traverse l’Afrique dans les médias occidentaux..Je ne nie pas qu’il ait des conflits d’ordre culturel opposant je préfère ce terme divers  » peuples  » qui furent agglomérés dans ces états sans âme créant inévitablement des tensions et des rivalités dangereuses ( cf le Mali ) pour la cohésion de ces états fondés par des fantaisies Européenne, cependant il s’agit avant tout d’un contexte socio-économique défavorable qui tend à favoriser, exalter ces différences..

    Deux optiques pour l’Afrique :

    – Nous balayons l’héritage de la colonisation..Exemple : Exit comme langue officielle le français ou encore l’anglais bien que cette dernière langue constitue un avantage conséquent actuellement, les frontières out..Bref, une véritable reconstruction et non construire sur des restes coloniaux où l’on rejoue la pièce du maître, en somme sortir du paradigme occidental, français.

    – Boubalajoe toutafey, c’est le défi principale de l’Afrique subsaharienne, comment faire vu la diversité ethnique incroyable, appartenance ethnique qui prédomine sur des états sans histoire, vestiges coloniaux jugulant toute union et révolution concertées..
    Il a fallu des siècles – et beaucoup de guerres – à la France pour arriver à une sorte d’homogénéité linguistique, culturelle, cultuelle, nous n’avons pas le temps d’attendre aussi longtemps, la France constitue qui plus est une exception, trop rare pour être imiter et espérer de cet exemple.

    Nous ne pourrions pas créer des états-nations pour chaque ethnie, un tel morcellement de l’Afrique subsaharienne constituerait plus une faiblesse qu’autre chose, l’heure est à l’opposition de grands blocs..Je ne connais pas bien l’Inde, mais ce pays me semble tout autant diversifié tant au niveau des langues que des cultures, bien que ce pays ait perdu une partie de son territoire : le Pakistan..

    Boubalajoe, ne penses-tu que tous ces obstacles constituent au contraire une chance – ou une malchance terrible – de voir, de nous prouver et au monde entier aussi que les Africains sont capables de faire fi des différences pour repenser un système qui soi propre à la diversité du continent, incluant même celle-ci..?

    Ce sont leurs ennemis, et non leurs amis qui ont appris aux cités à batir de hautes murailles…

    L’antagonisme créateur..

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  • 20 mai 2012 à 10 h 45 min
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    * imitée, espérée je corige mé fote ^^

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  • 20 mai 2012 à 10 h 55 min
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    *bâtir, principal..

    Je devré utilisé 1 corecteur d’ortho

    Je ne suis pas allée au bout de ma pensée, au fond cette page dramatique que fut la colonisation a peut-être accélérée l’insertion, le vivre-ensemble et l’acceptation de peuples jadis ennemis au sein d’un même état, ce qui me semble être une bonne chose a priori..

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  • 20 mai 2012 à 15 h 45 min
    Permalink

    @ Telema

    Bonjour
    ( ou Bonsoir ),

    On pourrait en effet voir cela comme une chance ou une formidable opportunité de montrer au monde entier que les Africains sont capables de relever le défi de s’unir et de bâtir un système qui leur soit propre, en dépit de la multiplicité des ethnies disséminées en Afrique sub-saharienne.

    C’est la raison pour laquelle je suis pleinement en faveur du panafricanisme que tu considères comme envisageable.

    Si en 1963, le Président ghanéen Kwame Nkruma, initiateur et ardent défenseur du panafricanisme ( paix à son âme ), avait réussi à faire accepter par les autres dirigeants africains la création des Etats-Unis d’Afrique, nous ne serions certainement pas au stade de développement où nous nous trouvons.

    Il est vraiment dommage que les dirigeants africains n’aient pas saisi le caractère crucial d’une véritable unité politique, économique et sociale au sein d’un grand ensemble étatique tel que les Etats-Unis d’Afrique.

    Mais en vérité, ne serait-pas porter préjudice à leur discernement politique, que de prétendre qu’ils n’y ont pas pensé ? Ils ont dû mesurer le fossé, voire le gouffre qui séparait ce désir d’union de tous les Africains malgré les différences au sein d’un même pays avec la réalité politique plutôt défavorable.

    Ainsi, serait-on plutôt porté à croire que depuis le partage de l’Afrique entre les puissances coloniales en 1885 à la conférence de Berlin, l’idée de morceler au maximum les divers peuples au mépris des unités linguistiques participait entièrement d’une volonté d’effritement et d’affaiblissement des Africains, facilitant – par le fait même – la domination totale des Occidentaux.

    Malheureusement, de nos jours, cette politique délétère de désunion débilitante et démobilisante continue à être appliquée aux dépens des Africains.

    Comme tu le souhaites, Telema, il incombe désormais aux Africains de montrer
    de quel bois ils se chauffent en assumant dignement leur destinée.

    Et ce, pourquoi pas le plus tôt possible au sein des Etats-Unis d’Afrique ?

    Bien à toi .

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  • 21 mai 2012 à 11 h 49 min
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    * fondamental, européennes..

    BoubalaJoe je ne puis qu’être d’accord avec tes propos..Cependant, des fois je me dis que le panafricanisme n’est qu’une utopie pour rêveurs qui vivent en Europe depuis trop longtemps..

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  • 21 mai 2012 à 11 h 50 min
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    * mot
    promi lé modo c la derniereu foi ke je fé sa.

    Répondre
  • 23 mai 2012 à 10 h 30 min
    Permalink

    @ Telema

    Bonjour
    ( ou Bonsoir ),

    Oui, je te l’accorde, nombre de gens pensent que le panafricanisme est une utopie.

    Cela me rappelle cette phrase que m’avait rétorquée un Européen lors d’une conversation :

    – Les Africains ont du mal à réaliser qu’on ne rattrape pas des siècles de civilisation occidentale en 150 ans.

    Oui, mais les Africains doivent-ils pour autant cesser de cogiter pour résoudre leurs problèmes ? Et la vision panafricaniste, ne vaut -elle pas la peine qu’on s’y attarde ?

    Bon, à mon sens, il s’agit de prendre acte des déclarations afro-pessimistes sans sombrer dans le pessimisme; car il y a toujours eu – et il y aura toujours – des civilisations en avance sur d’autres au plan technologique et scientifique, par exemple.

    Qu’on pense d’ailleurs à tout ce que les pays d’Europe occidentale doivent à l’Empire romain aux plans scientifique, technique, juridique, social, etc…

    Pour en revenir au panafricanisme, s’il apparaît comme un projet irréalisable pour rêveurs, que sait-on au juste de l’impact sur les esprits de cette idée au fil du temps ?

    Faudrait-il cesser de la semer pour autant ?

    Pourquoi ne pas plutôt considérer une idée soit-disant utopique comme un tremplin vers des réalisations futures ?

    Ne suffit-il pas souvent d’élaguer une utopie, de la débarrasser de ses aspects
    superflus, pour la rendre viable ?

    Bien à toi .

    Répondre

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