Leurres et lueurs de l’homme noir. Réflexions sur l’essai « Le Sanglot de l’homme noir » d’Alain Mabanckou

Alain Mabanckou, Le Sanglot de l'homme Noir

« Je ne conteste pas les souffrances qu’ont subies et que subissent encore les Noirs. Je conteste la tendance à ériger ces souffrances en signes d’identité. Je suis né au Congo Brazzaville, j’ai étudié en France, j’enseigne désormais en Californie. Je suis noir, muni d’un passeport français et d’une carte verte. Qui suis-je ? J’aurais bien du mal à le dire. Mais je refuse de me définir par les larmes et le ressentiment. »

Cet extrait de la quatrième de couverture résume le nouvel essai du célèbre écrivain français d’origine congolaise, Alain Mabanckou, Prix Renaudot 2006. Après avoir écrit l’Afrique dans une dizaine d’ouvrages, Alain Mabanckou s’écrit dans cet essai au titre évocateur, Le Sanglot de l’homme noir.

Il n’est pas question d’une autobiographie, mais d’une quête identitaire. Le natif du Congo Brazzaville, devenu français après un long séjour en France, vivant depuis une dizaine d’années aux Etats-Unis, se demande ce qu’il est, ce que ceux qui comme lui ont la peau noire et qui l’appellent leur « frère » pensent qu’il est, ce que les Français, ses compatriotes, pensent qu’il est.

C’est quoi être noir?

Qu’est en réalité un originaire d’Afrique naturalisé français, vivant aux Etats-Unis ? Qu’est un Africain vivant en France ? Qu’est un Africain-Américain ?

A travers de courts textes portant des titres de célèbres ouvrages issus surtout de la littérature négro-africaine d’expression française, le Prix Renaudot, à l’aide des tranches de sa vie, nous fait ressortir la complexité de la condition du Noir d’aujourd’hui. Le Noir d’aujourd’hui, celui-là qui a fondé son identité sur les larmes et la souffrance, largué dans un monde où il est contraint de vivre avec d’autres hommes, incapable de se trouver, de s’expliquer, de s’accepter, a fini par trouver une échappatoire : lire ses angoisses, ses échecs… son malaise dans les yeux de l’ « autre », l’homme blanc, et même le Nègre « d’une autre catégorie » . L’homme noir d’aujourd’hui, c’est le « Nègre à Paris » du premier chapitre du livre, cet originaire de la Centrafrique, vivant depuis une trentaine d’années en France, qui apostrophe l’écrivain dans une salle de sport parisienne et le noie sous un déluge de préjugés sur l’homme blanc, de clichés sur la condition du Noir en France. Selon ce « Nègre à Paris » qui cherche à se distinguer de l’écrivain qui est, selon lui, « trop déconnecté », les Noirs de France ne peuvent jamais avoir accès à certaines professions prestigieuses comme celle d’enseignant à l’Université, le métier qui leur est réservé étant la sécurité. L’homme noir d’aujourd’hui, c’est Tim, cet Africain-Américain travaillant au service de ramassage des ordures de la ville de Ann Arbor aux Etats-Unis ayant décidé une nuit de tuer l’écrivain, venu dans son pays à lui Tim trouver du travail dans une grande Université, alors que lui, un Américain, n’avait qu’un travail de merde comme au temps de l’esclavage. « Je vais te buter, sale Africain », hurle-t-il à l’écrivain.

L’Homme noir d’aujourd’hui, c’est celui-là que l’écrivain Congolais Bolya surnommait « la pleureuse » dans une tribune publiée le 27 septembre 2005 dans le site Afrik.com, celui-là qui sanglote, inerte, inapte, voyant partout un complot monté contre son continent par l’homme blanc. Il est là, les larmes aux yeux, les deux mains entre les cuisses, invoquant les panafricanistes africains Kwame Nkrumah, Amilcar Cabral… et même Martin Luther King, pour justifier ses devises haineuses contre le Blanc, alors que dans son inconscient, comme l’affirmait Frantz Fanon, il traîne le rêve d’être un Blanc jusqu’à la fin des temps. Il est là, tout en pleurs fondu, Job sur son tas de fumier, évoquant son passé glorieux, cet eldorado dans lequel il vivait, le Jardin d’Eden dans lequel l’avait placé le Créateur, avant l’arrivée du serpent, du démon, l’homme blanc. Et l’homme noir a particulièrement sangloté durant cette année 2011, plus de cinquante ans après son indépendance ! Il a sangloté lors de la capture de Laurent Gbagbo par la France, il a sangloté lors de l’assassinat de Mouammar Kadhafi… Il a sangloté et sangloté, pour que l’oppresseur, l’homme blanc, cesse de l’opprimer, ait pitié de lui !

L’auteur du succès mondial Verre Cassé revient, dans Le Sanglot de l’homme noir, sur un thème qui l’a toujours hanté dans ses livres, qu’il a pleinement traité dans son roman Black Bazar (Le Seuil 2009), l’existence d’une communauté noire en France. Selon l’auteur, l’existence d’une « communauté » noire en France est juste une illusion, le Congolais, le Sénégalais, le Réunionnais étant des étrangers les uns pour les autres, ne parlant pas une langue commune venue d’Afrique mais le français. Le Noir en situation régulière étudiant à Sciences Po et le sans-papier originaire de l’Afrique de l’Ouest n’ont rien de commun en France si ce n’est la couleur de leur peau.

Quand quelle langue et sur quoi devrait écrire le littéraire noir ?

Dans les derniers chapitres du livre, l’essayiste aborde la question de la littérature africaine francophone d’aujourd’hui. Deux questions se posent. En quelle langue écrire et qu’écrire ? Le verdict d’Alain Mabanckou est sec, n’en déplaise aux « africanistes » qui préconisent d’ «écrire sans la France, au-delà de la francophonie », écrire dans les langues africaines. Un écrivain africain est avant tout un écrivain, et la langue qui lui permet de porter son style n’a rien à voir avec son talent. Quant à ceux qui, évoquant les chantres de la Négritude, reprochent aux écrivains de la nouvelle génération de ne pas chanter l’Afrique mythique, paisible et prospère, l’Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales que chantent les grand-mères au bord de leurs fleuves lointains, le Prix Renaudot répond : « Il est question de dire le monde dans toute sa cruauté, dans toutes ses mutations, quitte à horripiler ceux qui rêvent d’une littérature qui ne ferait que magnifier d’une voix monocorde une Afrique lointaine, factice, une Afrique en papier qui n’est pas la nôtre. Cette Afrique-là n’existe pas. Elle a été habillement tissée au fil des ans par les nostalgiques de l’histoire, et pourtant c’est elle qui poignarde en plein cœur le continent noir avec les gardiens de l’authenticité dont elle est le fonds de commerce. En applaudissant cette Afrique fantôme, nous nous disqualifions nous-mêmes et nous confortons les préjugés qui entourent les lettres africaines. »

Une mention spéciale est faite au très talentueux écrivain malien Yambo Ouologuem, premier Prix Renaudot d’Afrique, auteur de l’inusable Devoir de violence, l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature africaine d’expression française, un livre qui, en pleine gloire de la Négritude, a révélé, avec cette insolence qui caractérise le jeune homme intelligent, une Afrique louche, esclavagiste, corrompue et cruelle, avant l’arrivée des Occidentaux. Ce livre qui a causé toutes les misères au jeune auteur et l’a réduit à un silence éternel, exposé aux incantations des chanteurs-d’Afrique-mythique, ceux-là qui savent chanter à l’ombre l’émotion nègre, ceux-là qui savent remercier Dieu de les avoir créés noirs, qui savent tellement chanter l’Afrique autour des feux de bois qu’ils deviennent des bibliothèques ambulantes…

Bien sûr que cette Afrique qu’a pendant trop longtemps chantée les lettres africaines, cette Afrique-eldorado, pure, paisible, unie, inoffensive, organisée, civilisée, cette Afrique qui aurait été violée et humiliée par l’Occident, cette Afrique qui aurait pu faire le monde, rayonner, briller, éblouir… si elle n’avait pas eu le malheur d’avoir attiré le loup occidental, cette Afrique-paradis gorgée de richesses qu’envie l’Occident que continuent de nous chanter certains intellectuels africains, qui bizarrement vivent en Occident et jamais ne pensent à retourner chez eux, n’existe pas ! L’écrivain togolais Sami Tchak, dans une récente intervention à l’institut français de Bamako, affirmait que c’est une grave injure vis-à-vis de l’Afrique que de continuer à gloser que c’est l’Occident qui a compromis l’Afrique, que c’est l’homme blanc qui a souillé le Noir… L’homme noir est avant tout, a-t-il précisé, au-delà de la couleur de sa peau, un homme, comme tous les autres hommes de la Terre. Donc capable des plus féroces cruautés, des plus viles bassesses, et des plus brillantes réussites.

Le Sanglot de l’homme noir, au-delà de l’autocritique, est une invitation à l’homme noir à sortir de son état d’éternel pleurnichard, de victime sans défense, à s’accepter, à se considérer comme un homme, à revoir son passé, à redéfinir son présent, et à construire son avenir avec moins de préjugés, avec plus de sérénité, plus de courage et d’ardeur. Il est temps que l’homme noir apprenne à se définir par rapport à soi, et non par rapport aux autres. Un livre qui tombe bien en ces temps-ci où les récents évènements ont rendu le malaise de l’homme noir plus profond, sa plaie plus béante. Où le sentiment de la victimisation est plus tentant. Une vraie consolation à l’homme noir.

Alain Mabanckou, Le Sanglot de l’homme noir, Paris, Fayard, 2012, 184 pages, 15 euros sur Amazon

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Kpelly

Né en 1983 à Tsévié, au sud du Togo, Yao David Kpelly vit, étudie et enseigne le Marketing et la Communication à Bamako, au Mali. Il signe des contributions dans des journaux en ligne comme koaci.com, icilome.com, togocity.com, Terenga Vision Medias, et est blogueur sur la plateforme Mondoblog de la Radio France internationale, RFI. Auteur de quatre recueils de nouvelles aux Editions Edilivre en France, il est lauréat du Prix littéraire France-Togo 2010.

2 pensées sur “Leurres et lueurs de l’homme noir. Réflexions sur l’essai « Le Sanglot de l’homme noir » d’Alain Mabanckou

  • 18 février 2012 à 9 h 03 min
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    Pendant 5 siécles on me l’ as bien enfonçé dans le cul. Même pas mal. D’ aucun disent, que j’ aurais même pris du plaisir. Allons bon! tous ça c’ est du passé je suis positif et pense à mon avenir. Je joue pas les victimes, moi, c’ est trés mauvais pour mon bien-être. J’ ais pas de ressentiments ça sert à rien. Je ne réclame pas de repentance à mes bourreaux c’ est mal vu. Regarde moi, avec ces histoires lointaines je m’ en suis sorti. Ne vous méprenez pas, ma peau est noire mais moi je suis différent. C’ est moi super négro que rien n’ atteint. Ça me rappelle l’ autre gros con avec son »Je suis noir et je n’ aime pas le manioc ».

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  • 30 mars 2012 à 13 h 20 min
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    Pas du tout d’accord avec Kpelly ! Moi, je m’attendais à autre chose de la part du professeur et écrivain Alain Mabankou.

    Comment l’auteur du roman Black Bazar, qui est un véritable chef-d’oeuvre, soit dit en passant, peut aller jusqu’à affirmer dans Sanglot de l’homme noir
    qu’il ne conteste pas les souffrances qu’ont subies et que subissent encore les Noirs mais qu’il conteste la tendance à ériger ces souffrances en signe d’identité ? Quelle énormité ! Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire ( paix à leurs âmes ! ) doivent se retourner dans leur tombe !

    Comme s’ils avaient bossé durement en faveur de la dignité des Noirs pour rien !

    J’imagine les Juifs en train de pouffer de rire et de se dire : encore un de ces intellectuels blacks qui prennent leurs distances avec leur africanité . S’ils imaginent que c’est de cette façon qu’ils vont se faire respecter !

    Croyez-vous que les Juifs, dont j’admire l’esprit inébranlable et inoxydable de solidarité, auraient réussi à mobiliser l’humanité toute entière sur la tragédie
    monstrueuse de la Shoah s’ils ne s’étaient pas serré les coudes ?

    Bon sang ! Quand allons nous comprendre, nous autres africains, que la désunion fait la faiblesse presque inéluctablement, irrévocablement, neuf fois sur dix ?

    Tout cela me fait penser à l’ouvrage de la professeure Geneviève Vinsonneau sur l’identité culturelle, dans lequel elle laisse entendre que l’identité est un phénomène complexe, mouvant, dépendant de la créativité des acteurs sociaux.

    On veut bien ! Mais tout cela me paraît tellement secondaire, superficiel,
    superfétatoire ! L’identité fondamentale, voilà ce qu’il faut absolument défendre pour ne pas se dissoudre comme l’eau de pluie dans l’océan !

    Regardez les Japonais, par exemple ! Est-ce que le fait d’avoir adopté et maîtrisé les avantages scientifiques et techniques de la civilisation occidentale les a rendus moins fiers d’être Japonais ? Ne font-ils pas tout pour préserver la culture et l’identité japonaise ?

    Autre exemple. Regardez les Arabes ! Voyez donc comme ils sont fiers d’être des Arabes !

    Monsieur Mabankou, s’il-vous-plaît, ne devenez pas comme on dit au Québec, un pelleteux de nuages ! Par pitié ! Agissez plutôt du haut de votre érudition et de votre statut pour défendre la dignité des Noirs !

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